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Août 02 2013

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Bordeaux l’errance, par Angèle Casanova

C’est en déménagement pour l’une, depuis ses vacances pour l’autre, que ce premier vendredi du mois, jour des Vases Communicants, se vit et se partage… Dans ces circonstances mouvementées, je suis heureux d’accueillir Angèle Casanova, bibliothécaire de son état, pour une visite très personnelle du Bordeaux de la moitié des années 1990, que nous avions en commun. Si tout va bien, si sa connexion Internet fonctionne et que son blog Gadins et Bouts de ficelle a pu être mis à jour dans les temps…

Bordeaux l’errance

Dans mon texte itinéraire bordelais : 1994-2000, publié sur Gadins et bouts de ficelles en juin 2012, je raconte mon histoire bordelaise, à travers les différents lieux qui j’y ai habité. Aussi, lorsque Christopher m’a proposé de dresser une liste de lieux importants pour moi à Bordeaux, j’ai dû m’ingénier à parler d’autre chose…

***

Bordeaux, c’est l’apprentissage de l’errance. Et de la sédentarité. A la fois. J’y ai expérimenté la liberté de m’ennuyer hors de chez moi, en public, sans argent. Et puis j’y ai eu mes premiers chez moi.

Je ne m’intéressais pas à grand-chose. La vie passait, tout simplement. J’allais parfois en cours. Je faisais parfois des ménages. Je gardais parfois des enfants. J’aimais quelqu’un. Cet amour remplissait tout. Je manquais de tout le reste. Une jeunesse morose. Souvent. Sans saveur. J’attendais. Je réfléchissais. J’avais peur. Tout le temps. D’être malade. D’être ceci. D’être cela. Je détestais tout le monde. Sauf lui. Je me laissais aller. Je regardais la télé. Je lisais. J’attendais. Autre chose. Jusqu’à mon départ de Bordeaux. Après, j’ai commencé à savoir où j’allais. Surtout après lui. Mais à Bordeaux, j’ai erré. Dans ma tête. Dans mes livres. Peut-être est-ce cela Bordeaux. Une ville au bord de l’eau, les pieds dans l’eau, la tête sous l’eau. J’y étais comme un poisson dans son bocal. Et puis je suis partie. De Bordeaux, il ne me reste que des impressions. Surtout celle que je ne savais pas encore vivre. Que j’étais en partance, déjà, mais sans le savoir, sans le vouloir. La tristesse d’une enfance sans fin me clouait au sol. Bordeaux, c’est la ville de la fin. De mon enfance. Et du début. De l’errance. Certains lieux jalonnent ce parcours. Des lieux publics. Qui ne coûtent rien. Voilà ce dont je me souviens. Pas de virées dans les bars. Pas de concerts. Une présence constante, dans les mêmes lieux. Une insistance à y revenir encore et toujours. A les découvrir sous tous les angles. Une promenade fantomatique, sans but précis. Cet entêtement m’est resté. Mais je l’habite de plus en plus. Au fil du temps. Au fur et à mesure que ma vie s’écoule.

La porte Victor Hugo. C’est par là que j’arrivais en voiture avec mes parents. A la fin des vacances scolaires, quand j’étais en prépa au lycée Montaigne. Dès qu’on est passés dessous, on entre dans la ville. On le ressent physiquement. Plusieurs files de voitures, un joyeux bazar. Longtemps, cela m’a impressionnée. Entrer dans Bordeaux par le cours Victor Hugo, c’est se prendre une explosion de couleurs, de bruits, d’odeurs de pot d’échappement dans la gueule. On y entre d’un coup. Celle que je suis maintenant aimerait reprendre ce chemin, cette exploration des entrailles de la ville. Au début. Avant que j’en connaisse les cheminements. J’aimerais. Pour la vivre plus intensément. Moins timidement.

La rue Sainte Catherine. De mes années de lycée, j’ai gardé l’impression tenace d’y être chez moi. Alors que, précisément, personne n’y est chez soi. Même ceux qui y habitent. Parce que, dès qu’on s’y engage, depuis une rue adjacente ou du pas de porte d’un immeuble, on est entraîné par le flot des passants. Une foule inimaginable pour la jeune fille que j’étais. Je m’y coulais comme dans un bain. J’en riais parfois quand, le nez au vent, rollers aux pieds, maudite à chaque pas, je me glissais entre deux groupes, souple et légère. Un jour, alors qu’épuisée, rouge sang, le cœur dans les tempes,  je me reposais sur une marche devant un magasin, une petite fille m’a tendu une pièce d’un franc, sans rien dire. Je n’ai pas compris ce qu’elle voulait. Elle a insisté. J’ai regardé sa mère. Et j’ai trouvé le moyen de rougir encore plus, en secouant les mains.

Mollat. J’ai toujours eu faim de livres. Une faim inextinguible. A la limite de l’obsession. Acheter un livre, l’emporter dans mon antre, même si cela doit m’obliger à manger des nouilles pendant le reste du mois. Et puis emprunter des monceaux de livres, les choisir avec soin, rendre au fur et à mesure ceux que j’ai lus et ceux que, finalement, non, je ne lirai pas. Alors, Mollat. La première fois que j’y suis allée, j’étais en sixième. Un souvenir durable. Trois livres achetés, en lien avec un dossier à monter pour l’école. Je me vois, sur le chemin du retour, ma poche de livres sur les genoux. Les regarder fixement. Toucher le plastique. Ne pas les toucher eux. Etre rassurée par leur présence. Aussi, lors de mes années bordelaises, je fréquentais beaucoup la librairie. J’y achetais rarement des livres, hormis ceux du programme universitaire.  Mais, pour aller place Gambetta, je passais immanquablement par l’intérieur de la librairie, refaisant inlassablement le même trajet, parfois sans même m’arrêter devant le moindre ouvrage. Juste pour marcher au milieu d’eux. Les voir. Les sentir. Les attendre.

Le lycée Gustave Eiffel. Parce que la seule fois où j’y ai mis les pieds, j’ai été virée manu militari. Je n’étais pas des leurs. Et ça se voyait. Beaucoup. J’avais oublié à quel point ma tenue était voyante. Je me suis rarement sentie aussi humiliée. Toujours est-il que j’ai crié au scandale, le poing levé. Un de mes premiers actes de rébellion ailleurs qu’à la maison.

L’asphalte bordelais. Les virées nocturnes en roller me donnaient une sensation de liberté inédite. Qui m’aidait à transgresser des interdits simples. Ne pas circuler sur la route. Ne pas rire à gorge déployée la nuit sur la voie publique. Ne pas. Ne pas.

La BU de lettres. Lorsque je suis arrivée au bout de mes études, lorsqu’il a fallu faire un choix, ce choix  a pris la forme d’une année de réflexion à la BU de lettres. J’y ai découvert une autre manière d’aborder la connaissance. Non plus le savoir disciplinaire, cloisonné et monomaniaque, mais une curiosité intellectuelle que j’avais toujours portée en moi sans jamais la mettre à jour. De livre en livre, elle m’a fait traverser cette année comme dans un rêve. Les livres devenaient source de vie désintéressée. Je n’avais plus besoin de rien. Plus besoin de devenir quoi que ce soit. Plus la hantise de rater ma vie. A vrai dire, je n’avais plus vraiment de vie. J’étais devenue une lectrice. Les livres étaient ma vie. Pour un moment. Je passais de l’un à l’autre sur un rebond, une suggestion, un besoin d’approfondir. Aussi, tout bonnement, n’ai-je pas réussi mon Capes. Mais à force de fréquenter la BU, j’ai commencé à lorgner du côté des bibliothèques.

 

 

La liste des autres échanges de ce mois d’août :

Danielle Masson http://jetonslencre.blogspot.fr/ et Christophe Grossi http://deboitements.net/
Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com et Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.fr/
Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.fr/ et Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com

 

Lien Permanent pour cet article : http://christopherselac.com/bordeaux-lerrance-par-jessica-maisonneuve/

(2 commentaires)

  1. ACC

    Suis partie quelque peu à reculons dans ce texte, parce que cette ville Bordeaux, ne sais pas pourquoi, mais ne m’intéresse pas trop. À sa décharge, l’ai découverte une seule et même fois, unanimement secouée par des averses interminables. Contente de ne pas m’être arrêtée au préjugé initial. Belle entrée dans la ville, personnelle et incarnée.
    Aime tout particulièrement l’idée de l’apprentissage de l’errance et la liberté de s’ennuyer hors de chez soi.

  2. Euzen

    Ton texte me touche beaucoup. Au plaisir de te lire à nouveau.
    Nolwenn

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