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Mar 02 2012

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Un autre vieil homme ou le même, par Franck Queyraud

Très grand plaisir pour moi que d’accueillir Franck Queyraud, maître flâneur, pour cette nouvelle série de Vases Communicants, cet événement mensuel où les blogueurs, deux à deux, échangent leurs espaces le temps d’une journée, le premier vendredi du moi. Vous retrouverez donc de la même façon au milieu de ses Flâneries quotidiennes mon texte Un grillage sur la mer.

 

Et ceux qui avaient pris des requins les avaient portés à l’usine à requins. C’était simple. Les dorades à l’usine à daurades. Les thons à… Il aimait à penser à propos des choses où il était impliqué, et comme il n’avait rien ici à lire et qu’il n’avait pas de radio, il pensait beaucoup et continuait de penser à propos du péché. C’était pleine mer. Tu tournais la tête vers les horizons fuyants. Tu avais pourtant l’habitude mais tu ressentis un vide immense, une solitude extrême. Tu étais isolé dans l’univers et tu t’en rendais seulement compte aujourd’hui. Mais la seconde d’après, dans ce désert liquide, tu  pensais, ce n’est pas vrai : ne suis pas seul. Le vent est mon ami. Mon secours et mon moteur. Ma ligne de vie. Celle qui était dans l’eau et celle qui me conduisait toujours vers le port. Tu tournais la tête, pensait toujours à l’enfant resté à terre, voyait la trace écumante qui marquait ton passage, tout de suite effacée. Tu respirais et l’instant d’après, rien. La prochaine vague te recouvrait. C’était elle qui donnait le la. Il te fallait rester humble, ne pas devenir comme ces humains qui avaient oubliés l’origine.

Il était un grand expert en poissons volants. Qui sortaient de la masse liquide, se moquaient des ramassis d’écume. C’était son albatros à lui, les poissons volants. Des hybrides. Un moment de l’évolution suspendu. Entre mer et ciel. Il se rappelait son premier embarquement, petit mousse. Et les odeurs, et le vent… et malade, couché sur un des bords. Et, puis, magie des premières fois. Les avaient vus sortir de l’eau. Pensait qu’il avait hallucination. Et l’autre vieil homme qu’il accompagnait riait. Aujourd’hui, c’est lui qui était le vieil homme et l’enfant ne l’avait pas suivi dans son ultime pêche.

Le requin n’était pas un accident. Tu t’évanouissais, et l’instant d’après, tu te réveillais. Tu ne pouvais pas penser une seconde que le prédateur ce fut ce gros poisson denté. Ce n’était pas toi le péché. Tu étais la vie, vie sortie des océans pour conquérir la terre. Tes yeux rigolaient. Tu te prenais maintenant pour un Alexandre le grand des océans. Tu étais tout vieux, homérique, courbaturé et ce voyage était ton chant du cygne. Tu délirais. Et te marrais encore une dernière fois, relevant la tête, toisant définitivement l’horizon en criant : Tu gamberges beaucoup trop, le vieux…

Silence (Franck Queyraud)

Les phrases en italique sont phrases de la nouvelle traduction du Vieil homme et la mer de François Bon, aperçue dans les nuages le 7 février 2012 et presque toute de suite disparue en mer, à la poursuite des poissons volants…

Les photographies sont photographies de John Hogan (1940) et de Fouquier.

La liste des autres échanges de ce mois de mars :

Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.com/ et Carine Perals-pujol http://globallitteratur.wordpress.com/
François Bon http://www.tierslivre.net/ et Thierry Crouzet http://blog.tcrouzet.com/
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Pierre Ménard http://www.liminaire.fr et Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/
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