«

»

Déc 18 2012

Imprimer ce Article

Preload (échange avec Justine Neubach, décembre 2012)

Resté sur ma faim quant à ma performance en juillet dernier, j’ai proposé à Justine Neubach de retenter un échange en ce mois de décembre 2012 à l’occasion des Vases Communicants, dont la liste figure ici. Elle a choisi le thème, et à partir de là chacun a laissé son imagination faire le reste. Pour moi, ce fut œuvre de science-fiction.

– Est-ce ma première fois que vous visitez notre monde, votre Excellence ? lui demanda l’humanoïde au crâne oblong, recourbé vers l’arrière, à la façon d’un Parasaurolophus.

Leur soleil teintait de reflets verts l’atmosphère de cette planète, une planète habitable peuplée de ces petits êtres à peau noire, et dont le savoir avait impressionné les Terriens dès le premier contact.

– Oui, répondit l’ambassadeur Creep à son interprète.

Ils flottaient sur une petite plateforme, de l’épaisseur d’une feuille de papier et pourtant étrangement résistante à leur poids, entamant à travers la capitale un parcours dont l’ambassadeur ignorait la destination. C’était son premier jour ici, au sens humain du terme.

– Nous allons aller dans une école, précisa l’interprète comme s’il lisait dans les pensées. Vous ne comprendrez notre civilisation en voyant l’éducation dont nos enfants jouissent.

Gou’En pilotait l’engin avec délicatesse, par des pressions d’orteils, chacun plus longs que les doigts de la main.

– Qu’apprennent-ils ? demanda Creep avec une grande douceur et une certaine curiosité.

– Ils n’apprennent pas. Ils oublient.

– Ils oublient ?

– Oui.

L’engin se plaça à mi-hauteur d’un gratte-ciel aux parois transparentes, dorées, devant une salle où de petits êtres étaient assis par terre, en rond, autour d’un spécimen adulte adossé à un mur vivant. Le relief se formait et se déformait à mesure des explications.

– Pour prendre une expression de votre monde, poursuivit Gou’En, nos enfants naissent avec la science infuse. Tout le savoir accumulé de génération et génération depuis la nuit des temps par notre peuple leur est acquis dès la naissance.

– C’est un cadeau extraordinaire ! Vous avez de la chance.

Gou’En hocha la tête, le sommet de son crâne naviguant d’un coude à l’autre. Pratique pour se gratter le dos, pensa Creep en observant son interlocuteur.

– Au contraire, c’est une malédiction. Vous ne pouvez pas construire une société viable si chacun détient la totalité du savoir. La diversité des métiers dont elle a besoin pour se construire et perdurer fait que la majorité des individus ne doit avoir accès qu’à une partie négligeable des connaissances capitalisées.

– J’ai dû mal à comprendre.

– Je vais parler avec les mots de votre planète, votre Excellence : si tous les êtres humains naissaient avec un triple ou quadruple doctorat, combien y aurait-il sur votre planète d’ouvriers du bâtiment, de femmes de ménages ou d’éboueurs ? Et quand bien même ils seraient en nombre suffisant, comment pourraient-ils accepter de se contenter ces métiers, en étant à ce point surdiplômés, et quels seraient les troubles engendrés par une insatisfaction aussi importante et aussi répandue ?

– Vous connaissez bien notre monde, constata Creep en réfléchissant à ce que Gou’En venait de lui dire.

– Ma destination m’a permis de ne pas oublier les données que nos Chroniqueurs ont ramenées de nos premiers contacts. Ils vous ont bien étudié.

Les enfants Preload tenaient entre leurs pieds de petites sphères étranges. Tous les élèves n’avaient pas droit à la même couleur. Avec un stylet dans chacune de leurs mains, ils tapotaient ou traçaient des signes à la surface des boules. L’instituteur les accompagnait simplement du regard.

– Leur maturité intellectuelle est inversement proportionnelle à leur âge. Cela rend le rôle de parents plutôt difficile.

– Vous avez une idée de l’origine de ce phénomène ? Je veux dire, du fait que leur cerveau soit déjà plein avant même de voir le jour ?

Gou’En considéra l’ambassadeur en souriant.

– Nous savons l’expliquer. La représentation que nous en faisons est celle d’un végétal, l’Arbre de la Connaissance. C’est lui, par une sorte de radiation, qui imprime les données dans chaque embryon de notre espèce.

La plateforme avait repris sa course, se rapprochant du sol, au plus grand soulagement de Creep. Ils survolaient un grand parc, avec des jets liquides. L’ambassadeur regarda autour de lui, vit un enfant, sensiblement de la même taille que ceux de l’école, mais qui errait seul, librement.

– Chez vous aussi, l’école buissonnière est un sport ? plaisanta Creep.

Gou’En resta de marbre, et répliqua sèchement.

– Cet enfant est un Rêveur. Nous les reconnaissons à son casque d’or. C’est notre bien le plus précieux. Les Rêveurs sont dispensés d’école. Ils ne doivent pas oublier.

– Pourquoi donc ? s’étonna l’ambassadeur.

– Le rêve est un don précieux, rare. C’est lui qui permet de repousser les limites de la connaissance. C’est le rêve qui permet de poursuivre la croissance de l’arbre. Le Rêveur est le seul, avec le Chroniqueur, qui accumule des connaissances supplémentaires au cours de sa vie, et celles-ci profitent immédiatement à toutes les générations futures. Sans Rêveurs, notre civilisation ne progresserait plus.

Creep grava l’information dans sa mémoire. Son crâne était rond, il n’était qu’un vulgaire homo sapiens sapiens. Mais au moins il pouvait dormir sur le dos dans une position confortable.

– Et ce grand bâtiment, pointa-t-il du doigt. A quoi sert-il ?

L’enceinte noire, basse, aurait presque ressemblé à un cratère, mais un cratère vivant, ondulant. Une matière vivante, presque, déformée en permanence de l’intérieur par des forces invisibles.

– C’est un centre de transgression. Chacun d’entre nous y est passé au moins une fois, pour recevoir – laissez-moi trouver une équivalence avec votre monde – son premier casier judiciaire.

– Tout le monde dispose d’un casier judiciaire ? C’est obligatoire ?

– Oui. Chez vous – nous vous appelons les Postload -, vos enfants apprennent les règles de la vie en société : c’est ce que vous appelez l’éducation. Ici, ils naissent en ayant déjà intériorisé les règles. Seulement, un individu qui applique des règles sans en comprendre ni le sens ni la valeur, donc l’utilité, représente une menace pour lui-même et pour la communauté.

– Dans quel sens ?

– Il ne saura pas réagir de façon appropriée à une situation exceptionnelle à laquelle nos règles ne sont pas adaptées. Il ne saura pas défendre notre peuple en cas d’agression extérieure inattendue et non prévue. Un individu doit parfois savoir sortir du cadre pour prendre les décisions appropriées. C’est pourquoi nous imposons donc à chaque jeune, quelques temps avant sa majorité sexuelle, un séjour en centre de transgression, au cours duquel il va devoir enfreindre au moins une de nos règles. Il sera sanctionné en proportion de la violation, mais il apprendra de fait l’utilité de ces contraintes.

– Et pour ceux qui n’y arrivent pas ? s’inquiéta Creep.

– Ceux qui échouent au rite de transgression ne sont pas autorisés à se reproduire. De façon définitive. C’est une motivation suffisante pour réussir. Les échecs sont rares.

Le bâtiment sombre s’éloigna, avec le mystère de sa déformation.

– L’intérieur se visite ? demanda tout de même Creep.

– Vous n’êtes pas là pour faire du tourisme, Votre Excellence, rappela simplement Gou’En.

Leur voyage se poursuivit ainsi pendant de longues heures, provoquant à l’ambassadeur un début de mal de mer, en dépit de la richesse des explications et de la fascination qu’il éprouvait pour cette planète et son peuple aux dons si particuliers. Il avait aussi hâte de regagner son appartement : le calendrier terrien indiquait le 7 décembre. Il voulait envoyer un message à ses petits-enfants pour le 25 décembre, et compte tenu de la distance que celui-ci aurait à parcourir…

– A propos, demanda Creep… Lorsque vos enfants naissent, ils ne croient déjà plus au Père Noël, n’est-ce pas ?

– C’est exact. Ils savent que c’est un mythe humain du XXème siècle créé à des fins essentiellement mercantiles, devenu à partir de la seconde moitié du XXème une fête que chaque famille célèbre tant bien que mal, et au cours de laquelle des dons sont échangés entre les différents membres d’une même communauté.

– Mais ils perdent toute la magie de ce moment extraordinaire ! s’exclama Creep.

– Même un enfant de trois ans chez nous vous répondrait en vous citant Marcel Mauss et Malinowski, qui sont deux Chroniqueurs très intéressants. Vos échanges agonistiques démontrent à quel point votre société est restée archaïque. Vous n’avez jamais réussi à vous détacher de vos racines primitives

Creep, qui ne connaissait Mauss et Malinowski ni d’Eve ni d’Adam, mais se promit d’aller voir dans le numéro spécial début de saison de Galaxy Football dans quelle équipe ils jouaient, eut la répartie qui lui avait permis d’obtenir son poste.

– De la part d’une civilisation dont tout le savoir provient d’un arbre, je prends cela comme un compliment.

Lien Permanent pour cet article : http://christopherselac.com/preload-echange-avec-justine-neubach-decembre-2012/

Ce billet vous a plu ? Laissez un commentaire !

%d blogueurs aiment cette page :