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Août 20 2013

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Pérégrinations bordelaises (échange avec Angèle Casanova, août 2013)


Le Muséum d’Histoire Naturelle
Parc Bordelais. Une météorite à l’entrée d’un grand bâtiment. Dedans, vitrines, étagères, rayonnages, bébé mammouth dans le hall. Le règne animal, dans sa diversité, les volants, les rampants, les marchants, les chantants, les aboyants, les sifflants, les à-écailles, les à-poils, les à-peaux, les à-plumes, les vivipares, les ovipares et les ovovivipares, avec cet immense œuf d’autruche quelque part à côté de l’œuf de colibri. Lieu de sorties familiales, voyage sur toute la surface du globe et à travers le temps en quelques pas. Et l’espace d’une semaine, la visite de l’envers du décor, les collections qui attendent le baiser de la poussière, quand à même l’étagère du rayonnage, à défaut d’être en caisses, cachées au regard de tous. Ici travaille l’empailleur de rêves, et pourtant je croyais que les rêves étaient faits pour rester vivants. Nos mémoires, déjà, sont truffées de leurs morts, nul besoin de les exposer plus.

La gare Saint-Jean

Il était ces trains qui passaient en contrebas, au bout du jardinet de la maison, posée à l’extérieur des boulevards. Cette pièce de l’étage, où les après-midis de sieste, je me levais doucement  pour écarter le rideau de la fenêtre, essayer de capter un passage. Nous déménageâmes assez vite, les trains ne passaient plus sous les fenêtres. Une dizaine d’années plus tard, j’étais dans ces trains qui passaient en contrebas, matin et soir, jusqu’à et depuis la Gare Saint-Jean, son grand squelette de métal et de verre, les horloges aux aiguilles de titan, les quais de bitume, les souterrains, et l’esplanade qui ouvrait sur la ville. Trois années durant, porte d’entrée et porte de sortie. Parfois fourmilière, parfois temple des courants d’air. Ici tu rêves que ton train parte à l’heure, parfois simplement qu’il parte. Ici tu rêves surtout aux voyages que tu ne fais pas, aux destinations des trains dans lesquels tu ne montes pas. Jusqu’au jour vraiment tu t’en vas.
Le lycée Gustave Eiffel
Il devait être formes de libération, l’éloignement desserrant les étreintes. Il devait être défi personnel, il devait être tremplin vers un avenir meilleur. Première rentrée : 45 minutes à chercher la bonne salle, avant de m’apercevoir qu’elle était tout à côté de l’entrée, au bord de cette cour encadrée de puissantes arcades. La mésaventure donne mauvais genre… Dernière rentrée : le proviseur débarque dans la classe quelques minutes après la sonnerie. Tout le monde se lève comme un seul homme. Il ne dira que ces quelques mots : « Chers élèves, l’année dernière, dans cette classe, il y a eu 100% de réussite au baccalauréat. Cette année, vous vous devez de faire AU MOINS aussi bien. ». Le ton est donné.
Ici, tout n’est qu’antichambre des classes préparatoires scientifiques, de Polytechnique, des Mines et autres écoles d’ingénieur. Mais au bout du compte, dans cette orgie de sciences dures, où toute la mathématique, la physique, la chimie, la mécanique,… finiraient un jour inéluctablement par expliquer l’inexplicable, trouver les lois qui gouvernent l’ingouvernable, résoudre l’insoluble, résumer les sentiments à des interactions chimiques, je n’étais pas à ma place. Il faut pouvoir vivre en se faisant à l’idée qu’en passant dans un jardin d’enfants, en voyant le ballon qu’ils s’échangent entre deux cris joyeux, vous ne verrez que les équations de la parabole que leur ballon décrit. Il faut pouvoir vivre en contribuant au désenchantement du monde, à circonscrire les rêves aux frontières toujours repoussées de l’infiniment grand, de l’infiniment petit. Sans alternative. Tant pis pour les rêves qui n’étaient pas miens, il faut parfois préférer la fuite au malheur. Bac en poche, j’ai retrouvé des chemins vers mes rêves propres. Un jour peut-être quelqu’un cherchera à les expliquer. En attendant, au revoir, Gustave.
Le parc Lescure
Une enclave, au cœur de la ville, qui se devine surtout par la clameur qui en monte, et qui les jours de vent d’Est assez soutenu portait jusqu’à nos fenêtres ouvertes, avant que les klaxons parfois n’égayent la nuit. Oui, trente mille personnes peuvent vibrer à l’unisson d’une même émotion. De tous âges, de tous lieux, de toutes conditions.
Des souvenirs aussi. D’y avoir vu jouer Zidane, Lizarazu, Dugarry, bien avant qu’ils ne deviennent ceux qu’ils sont devenus. Une Coupe du Monde 98, où les Italiens sortaient d’un entraînement à huis clos plus impeccables qu’un défilé de mannequins d’un salon de coiffure. Où la beauté des chants des supporters écossais, des supporters sud-africains, dans des stades écrasés de chaleur, désertés par le reste de l’assistance, et parfois en dépit de la défaite de leur équipe, continue de porter au cœur. Un stade où, à trois heures du matin, toute une ville peut fêter un titre de champion, obtenu quelques heures plus tôt par une ultime victoire, à l’ultime minute, contre le Paris-Saint-Germain, grâce au but d’un petit jeune du nom de Pascal Feindouno… Voir sur la même pelouse une des dernières chevauchées professionnelles d’un Jean-Pierre Papin, un de ses derniers doublés. Certaines de ces arènes sportives gagnent pour surnom « Le théâtre des rêves ». Même si il reste une hiérarchie dans les théâtres comme perdure une hiérarchie des rêves, ces petits instants de bonheur simples et futiles me suffisaient bien. Désormais, il faut dire « Stade Chaban-Delmas », et avec l’ancien nom un peu du rêve s’est aussi envolé.
La Lune dans le caniveau, et autres endroits festifs
Le moment où la ville expire sa journée, où la lumière ne provient plus que des réverbères, où voitures et bus se faisaient rares, rendant l’asphalte aux piétons. Les moments où, sur des terrasses parfois minuscules, sur des trottoirs souvent irréguliers, nous partagions qui un repas, qui quelque verre. Ces moments où nous avions plaisir à nous retrouver ensemble, à nous éloigner ensemble de ce qui faisait nos journées. Ces moments où j’avais rendez-vous avec la mélancolie, et où je repartais souvent avec un bout de nappe en papier dans la poche, et les quelques vers griffonnés dessus.
Ces nuits enivrées de musique, de cinéma parfois, de danses. Ces nuits où chacun s’en allait vers ses propres paradis, trouvant la porte qui permettait quelques heures d’effleurer ses rêves, de mettre à distance l’exigence de la réalité, et l’énergie et la foi nécessaire à la construction de nos propres avenirs. La ville a changé depuis. En son centre elle s’est rendue plus belle au jour. Je ne connais plus ses nuits.
Christopher Selac

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