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Août 18 2012

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Le Passage (échange avec Danielle Masson, août 2012)

le-tunnel-qui-fait-peur-quand-on-est-gamin, par Yohann Legrand
– Pourquoi habites-tu plus loin qu’à pied ? demanda-t-il lorsqu’elle vint le chercher.
Elle le toisa, pensive, avec son regard d’adulte. Des raisons par dizaines : sens unique de circulation, route barrée pour cause de travaux, courses à faire, manifestation sportive, cérémonie culturelle, prise d’otage, alerte à la bombe, ou simplement envie d’ailleurs…
– Monte, je vais t’expliquer, lui répondit-elle finalement, en déverrouillant à distance les portes du cabriolet.
La véritable raison, c’était le Passage. Trop petit pour comprendre. Même s’il avait pour consigne de passer par là, le plus court chemin pour rentrer chez lui, mais jamais seul, surtout jamais seul. Un tunnel sous la quatre voies, quelques marches pour y descendre, autant pour en remonter, avec entre deux une longue obscurité de béton en lignes brisées, pour ne pas voir d’une entrée à l’autre, pour ne pas faire de sa traversée un jeu pour bolides pétaradants à deux roues. Dans le meilleur des cas, une odeur d’urine qui vous prend à la gorge, un néon sur deux qui fonctionne, les inscriptions à la bombe sur les parois grises de ce béton qu’il vaut mieux ne pas lire, et les pires sortes de déchets qui traînent par terre, à ne surtout pas toucher avec les doigts. Et prier pour ne croiser personne à certaines heures, surtout quand…
– Attaché ? demanda-t-elle au petit garçon. Il hocha la tête en guise de réponse.
Le Passage, elle ne le prenait plus. Depuis longtemps. Le moteur s’éveilla, et avec lui des frissons à travers tout son corps. Chasser le Passage. Le fuir. Le plus vite et le plus loin possible. L’accélération les engonça profondément dans leurs sièges, lui avec le sourire, assis à l’avant, privilège trop rare, elle, les cheveux presque à l’horizontale, guidant le vent qu’ils fendaient vers le coffre, vers les souvenirs qu’elle laissait derrière.
– Alors, tu m’expliques ? revint-il à la charge dès le premier carrefour.
– Je ne fais que ça.
Le feu vert, elle appuya encore plus fort sur la pédale. Il reconnut la route de la corniche, il sut où ils allaient. Le soleil essayait tant bien que mal de tenir leur rythme, ils défilaient devant le paysage qui n’avait d’autre solution pour les ralentir que de s’enrouler autour de la roche, et plus ils déjouaient ses pièges, plus l’altitude leur offrait la vision sur le large, sur les reflets de bleu qu’ils voyaient de trop loin pour les appeler des vagues.
Elle s’arrêta là-haut, après quelques centaines de mètres sur le petit chemin qui naissait dans l’extérieur du dernier lacet. Ils connaissaient l’endroit tous les deux, il y avait des initiales gravés sur presque tous les arbres, presque les mêmes lettres que celles peintes à la bombe, et pourtant si différentes. Elle l’invita à s’asseoir à même la roche, au milieu des lichens, avec autour d’eux le concert des cigales qui couvrait le bruit de la ville en dessous, sous leurs pieds dans le vide, elle respira fort, un grand coup, et il fit pareil, les yeux qui flottaient sur la mer posée en horizon devant eux.
– Pourquoi habites-tu plus loin qu’à pied ? demanda-t-il encore, maintenant qu’ils étaient au calme, maintenant qu’ils étaient loin.
Parce qu’elle ne pouvait plus éviter de répondre, elle se lança dans des grandes explications, avec des mots de grand, des choses compliquées comme « habiter, ce devrait être vivre. Mais vivre ici, c’est être habité par l’endroit, c’est lui qui vit en nous, un peu comme en bas, mais à l’envers, tu comprends ? ». Il comprit qu’elle ne voulait pas en parler, alors qu’il lui aurait suffi de dire qu’en voiture il fallait aller chercher le pont, celui qui passe sur la quatre voies, pour pouvoir regagner la résidence, ses tours, et l’autre bout du Passage. Descendre de la voiture le regard triomphant, comme si on l’avait vaincu en évitant de le prendre, tout en sachant qu’il sera là encore demain, et que cette fois-là, ce sera obligé, il faudra l’emprunter.
– En passant par là, ce n’est pas moi qui l’emprunte, c’est lui qui m’emprunte, pensa-t-il à voix haute. Un peu plus chaque jour. Comme toi avant, pas vrai ?
Elle ne répondit pas, les yeux ajoutant des larmes à l’horizon pourtant bien rempli. Le soleil les avait dépassés depuis longtemps. Comme moi aujourd’hui, pensa-t-elle, comme moi pour toujours.

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