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Sep 07 2012

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Jusqu’à ce point de convergence, par Michel Brosseau

Vase communicant un peu particulier : j’accueille Michel Brosseau, auteur de polars, et quasi voisin. Autant de points de convergence pour un échange de textes l’un chez l’autre, comme il est de tradition le premier vendredi de chaque mois. C’est donc à chat perché, chez lui, que vous trouverez Sur l’autre rive, le pendant de son texte qu’il m’a fait l’honneur et le plaisir de déposer ici.

 


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Il ne s’est rien passé, avant. Une altercation. Rien de bien grave à ce qu’il semble. Une histoire de bonnet. Un bonnet de marque, soit, mais un bonnet. Gucci. Ça tout le monde en est sûr. Un bonnet Gucci. Valeur d’environ 20 euros. Voilà du solide, du concret, du certain. C’est la pause de midi quand tout arrive. Quand on est lycéen, on n’a souvent qu’une heure pour manger. Ou même cinquante-cinq minutes. On se dépêche d’aller au self pour pas trop faire la queue. Eux deux sont sortis du lycée. Pas pour aller manger un kebab. Autour des pavillons un peu vieillots avec jardinets, des arbres qui ont eu le temps de grandir. Un quartier tranquille, comme on aime à dire, mais rien pour aller manger un sandwich. C’est encore la ville mais déjà à l’écart. Ils sont sortis du lycée par le portail gris, ont laissé les bâtiments tout blancs derrière eux. Le décor s’offre à l’écran. En dit un peu plus que les mots des journaux. Les articles sont là eux aussi sur l’écran. D’une fenêtre à l’autre. Des mots au décor, du décor aux mots. Ils ont franchi le portail, remonté la rue sur la gauche pendant une cinquantaine de mètres. Ça aussi une certitude, cinquante mètres à peu près. On pourrait mesurer plus précis mais ça n’apporterait rien. Pas plus que la couleur du bonnet. De l’autre côté de la rue il y a la façade de l’internat. Avec dans la pierre l’inscription qui ne veut plus dire grand-chose aujourd’hui : internat du lycée de jeunes filles. Autre époque. Ils n’y font plus attention. N’y ont peut-être jamais fait attention à l’inscription. Ou ils en ont rigolé. Imaginé toutes ces filles derrière ces murs. Du temps de leurs parents l’inscription n’avait sans doute déjà plus de sens. Et pas sûr que leurs parents soient passés par le lycée. Tout ça c’est d’avant. Un autre monde. Un monde lointain. Eux ils longent le mur pour aller au parking. Peut-être pas même in coup d’œil. Pas la première fois qu’ils se retrouvent au parking. Se sont déjà embrouillés à cause du bonnet. La semaine d’avant. Le sang chaud tous les deux. Une histoire de caractères ce qui s’est passé. L’explication est simple. Et chacun peut greffer ce qu’il souhaite. De jeunesse, de vitalité ou d’exotisme. Le sang chaud. Un qui les connaissait l’a dit aux journalistes. Un qui les connaissait. De quoi comment on n’en sait rien mais voilà il a parlé. En faire un point d’honneur, il ajoute. Un point d’honneur de récupérer le bonnet. De le garder, de pas céder. Pas qu’une histoire de caractères. Du code aussi, de la vie sociale. Le regard des autres. La place qu’on occupe. En cours de philo ils ont peut-être parlé de nature et de culture. Qu’ils en aient ou pas entendu parler ne change rien à ce qui s’est passé. Ou plutôt qu’ils en aient entendu parler n’empêchera rien. Pas que la mécanique en jeu soient situées hors des mots. Au contraire. Cette mécanique-là passe aussi par les mots. S’y enracine. Je te prends ton bonnet. Tu me le prêtes. Et s’il était à moi maintenant ? Ce sont d’abord des mots. Des mots de gosse. Des mots pour gamineries. Un geste peut-être. Une main qui se referme sur le bonnet. Une main qui s’éloigne. Un bras qui se lève. C’est trophée qu’on brandit. Et puis le regard. Ce qu’il dit. Ce qu’il nie. Ce qu’on croit y lire. Ce qu’on y place. C’est provocation. C’est se mesurer. Ou alors une histoire de thunes. Et les gestes et les mots. Qu’il faut tenir parole, payer la somme convenue. Vingtaine d’euros. Les journaux disent ça, une histoire de thunes. Pour ça que le couteau, les coups avec. Un troisième l’aurait fourni. Couteau jeté dans le canal du Berry après avoir frappé. Combien de coups on ne sait pas encore. Ni combien ni où. Mais jeté dans le canal. En gros une heure de marche depuis le lycée. Aller jeter le couteau. Passer par le lycée. Traverser la cour. Rejoindre un bâtiment. Une porte qui s’ouvre. L’idée de se planquer dans une salle de cours. En sécurité. Lieu connu. Comme en dehors du monde. S’asseoir parmi n’avoir plus rien à décider. Continuer. Un prof qui sort voir ce qui se passe. Personne. Ça arrive de temps en temps des plaisantins qui ouvrent une porte et pfuit partent en courant. Mais là des traces de sang. Pas vague déconnade. Autre chose. L’irruption d’autre chose. Quelqu’un dans les couloirs qui laissent des traces de sang. Il y a l’administration qu’on prévient. Un coup de portable. Un élève qu’on envoie. Comment on a découvert le corps au parking, les journaux ne le disent pas. L’alarme avait peut-être déjà été donnée quand dans le couloir. Flics et pompiers autour du corps aux coups de couteau. Le jeter le couteau. Avoir pensé au canal. En avoir fait quoi du couteau pendant que dans les couloirs du lycée ? Glissé dans une poche en sentir le contact. Et ce sang, traces qu’on laisse. Sur les mains, les vêtements. Lady Macbeth ça lui dit quoi ? Passer aux toilettes. Rincer. L’envie de vomir ou pas. Et comment on se regarde dans la glace. Quitter l’enceinte du lycée. Voix des profs dans les couloirs. CD des cours de langues. Rejoindre le canal. Pas grand monde ? Des promeneurs de début d’après-midi ? Balancer le couteau à l’abri des regards. Le bruit qu’il fait en entrant dans l’eau. Pas si loin le temps des ricochets. D’abord se débarrasser du couteau puis se décider à partir. Quitter la ville. Il aurait été plus simple de s’enfuir tout de suite. Le couteau dans une bouche d’égout. Seulement alors penser à fuir. S’en aller loin. C’est revenir sur ses pas. Ligne droite. Boulevard Auger. Boulevard de la république. La gare. Pas de bol. De ces lieux que font surveiller les flics. S’y faire serrer. On a interrogé des témoins entre temps. On sait la tension entre eux deux. L’histoire du bonnet. Et puis absent au premier cours de l’après-midi. S’il avait cours. Il marche jusqu’à la gare. Prend le bus ? Ce qui se passe à la gare les journaux n’en disent rien. Ce qu’il dit. S’il tente de s’enfuir. Si ça se passe dans le hall ou sur un quai on n’en sait rien. À moins que dans un passage souterrain. Repéré pendant son trajet du canal à la gare ? Le moment où comprendre. Savoir que c’est fini. Repérer un flic. Si ça se passe dans un regard. Ou une voix qui lance un ordre. Ou l’évidence des corps qui bloquent tout passage, toute échappée. Comprendre qu’on n’ira pas plus loin. De toute façon, loin on y est déjà allé. Mais qu’on n’échappera pas à ça. À ça non plus. L’étau qui se resserre. Le filet qui s’abat. On a des expressions. Pas sûr qu’elles disent grand-chose de ce qui se passe à ce moment-là. Se heurter à un mur ? Et ce qui se passe dans le corps. Si le corps se tend. Ou si relâche. Et les menottes. Et comment on vous pousse dans la voiture. Dos courbe tête penchée, ne pas cogner la tête. Les curieux qu’on éloigne. Les coups de sirène aux carrefours. Connaître ce qui défile. Voir quoi ? Moteur qui braille. Se dire qu’une part de mise en scène. Ou se dire comme dans les films. Ou ne plus pouvoir remonter jusqu’aux mots. En deçà du silence. Et toute la douleur à tenter de remonter vers. Vers quelle surface on n’en sait rien. Ni de quoi c’est fait dans quoi on est et dont on voudrait tant s’extraire. Entendre la radio dans la bagnole des flics. Ce qui s’y dit. Même l’anodin des patrouilles qui continuent. Ce sera ensuite les questions. Déterminer : avoir voulu ne pas avoir voulu tuer. Tout se tient dans les mots. Ceux de ses réponses. Puis ceux du rapport d’autopsie. Homicide volontaire. Trente ans. Ce qu’il risque. Le gars mort au bloc opératoire. Ça il n’en sait rien encore. Il y a eu les pompiers, les flics. Des sirènes. Un brancard. Des journalistes. Mais plus tard seulement. Ils se sont mis devant le lycée. Pas devant le parking. Pas devant le mur du lycée pour jeunes filles. Ont choisi un arrière-plan identifiable. C’est d’aujourd’hui qu’on parle. Alors que ça ressemble à aujourd’hui derrière. Les mots ils les ont. Sont venus avec. Les emmènent partout avec eux. Émotion. Incompréhension. Chape de plomb. Abasourdis. Vif émoi. Sans problème. Bien coté. Tranquille. Déploient leurs mots. En recouvrent le passé qui palpite encore. C’est plus tard qu’on saura combien de coups. Et quelle artère. Et combien de mis en examen et pour quoi. Quelques certitudes. Toutes minces. Toutes fragiles. Qu’un litige. L’auteur des actes. La victime. Une transaction. Des vêtements. Une vingtaine d’euros. Mais cet écart avec le prix d’un tel bonnet. 95 euros le premier prix. Casier judiciaire vierge. Maintenant ce sont les mots des juges. Chacun les siens de mots. Ceux de la fiction, il y aurait à les déployer. Du noir où l’énigme serait le tracé du chemin qui conduit à la mort, et comment on s’y engage sur ce chemin, comment on le parcours jusqu’à ce point de convergence où donner la mort, la recevoir. Il faudrait plus de lignes qu’ici. Il faudrait présenter les acteurs. Deux élèves du lycée, chacun d’une classe différente. Série générale. Série scientifique. On pourrait jouer là-dessus, prendre le lecteur à ses clichés. Que c’est pas celui qu’on attend qui. Mais ça n’avancerait à rien. Et on joue pas avec ces choses-là. Il y aurait la rencontre initiale, l’avant de chacun, l’entourage, et l’enchaînement des faits, du début de l’embrouille jusqu’au moment où l’un se décide à aller demander le couteau. D’aller rencontrer le gars qui peut le filer. Trouver les mots pour lui demander. Un coup de portable, un message. Lieu de rendez-vous donné. Et quand. Peu de temps avant d’aller se friter ou juste avant. Ce qu’on en fait du couteau en attendant. L’avoir en poche. Savoir quels vêtements. Combien de fois vérifier des doigts s’il est là. S’assurer qu’on ne le devine pas au travers du tissu. Ou s’assurer qu’on voit bien sa forme (tout dépend du vêtement), ou le laisser dépasser un peu, qu’on comprenne ce qu’il y a là de planqué sans l’être et menace. L’avoir mis là pour faire peur, sans avoir à le sortir qu’il soit vu et qu’on comprenne en face que ça rigole plus, qu’on passe à un autre plan, et comme personne n’a envie en fait d’en arriver là, qu’il le rende le bonnet, ou qu’il la file la thune. Un Gucci c’est un Gucci, tu comprends. Il y a les mots qu’on se dit. Et ceux qu’on dit aux autres. Ou on n’en parle pas. On boit un peu avant d’y aller. Ou on s’en fume un petit. La bouteille laissée au casier dans le hall, ou bien dans le sac avec les cours. Le bout de shit en poche. Ou se dire qu’il faut assurer. Après, oui, mais pas avant. Assurer. Il y a la démarche qu’on prend pour aller au rencart. Où on les met ses mains. Si on touche le manche du couteau ou pas. Et avant, comment on l’a posé en paume le couteau. Quand j’étais collégien ou lycéen on disait lame. On disait cran. Ceux qui les avaient c’était pour faire peur. Pas un qui s’en soit servi. Les nunchakus, oui. Des matraques faites maison aussi. Et puis des chaînes de vélo. C’était ça l’attirail pour les bastons. Et les bombes lacrymos aussi. S’être toujours tenu à l’écart. Pas le goût ni la force pour. Des motifs débiles de baston c’était pas ce qui manquait. Pas une question d’époque. Ce serait trop simple. Même si d’autres histoires ailleurs. Au-dedans de chacun que se fait la bascule. Ou pas. Simenon en écho. Type ordinaire qui va jusqu’au bout de lui-même. Et si c’est ça qu’on a tous au bout de nous-mêmes, de donner la mort. Et s’interroger sur la violence que génère l’école. Ce qu’il y a en elle de confrontations, de symboles qui font mal. Ça aussi ça serait à creuser. Mais revenir à la lame. Peut-être pas la même chose d’avoir son propre couteau ou d’en emprunter un. Avoir eu le temps de s’y habituer. Appris à s’en méfier. Compris ce dont l’objet était capable. Jusqu’où pouvait vous emmener. L’avoir soupesé, en avoir testé l’équilibre au creux de la main. L’avoir mis à distance. Il faudrait s’acheminer lentement jusqu’au déploiement de la violence. Parce que le regard qu’il a eu. Les mots qu’il a employés en face. Qu’il ait touché là où ça fait mal. Là où personne n’a le droit d’atteindre. Où personne avant ne s’était permis. Ou alors il y a longtemps. Et trop souvent. Et que là ça revienne alors qu’on croyait ça fini. À moins que ce soit le regard qu’on pose sur l’autre. Les mots que soi on prononce. Qu’on s’enferme. Qu’on s’enferre. Et que trop tard, on a lancé la machine. À moins que tout ait tenu à qui le premier a su engager la machine à verbe. À l’eau les phrases qu’on avait préparées. Et qu’on croyait que ça suffirait. Toujours des mots. Ceux au copain à qui on a dit que non, on préférait y aller seul. Et qu’on regrette peut-être maintenant. Que c’était entre soi et lui. Mais s’il avait été là. Ce qu’il aurait fait. Ce qu’il aurait dit. Tout cet horizon des possibles désormais clos. Et toutes les phrases en tête pour se rassurer. Et le silence devant ses mains à lui en face. Son corps quand il s’approche. Ou comment il se redresse quand il vous voit arriver. Parce qu’il était là avant. Ou comment on marche côte à côte jusqu’au parking. Une cinquantaine de mètres. On s’est donné rendez-vous pour régler ça par une baston. On a fini les cours à la même heure. Pris le couteau impressionner qu’il laisse tomber. Qu’il le refile ce putain de bonnet. Un Gucci. Il sort quoi des bouches, d’insultes, de menaces, de moqueries de provocations, d’appels à la raison ? Et il est où le bonnet ? Il a peut-être poussé la provoc jusqu’à le porter l’autre en face ? Un Gucci. C’est pas n’importe quoi un Gucci. Parce qu’il y a ça aussi, les cinq lettres, la consonance italienne, la marque, la mode. Il y a du rêve. Du rêve vendu. Du rêve qu’on accapare. Et toute la violence qui s’en dégage du rêve. Qui s’organise autour. Les premiers coups qui font mal. S’écarter sortir la lame et s’approcher. Ou la lame sortie d’emblée. Et la peur. Et si on vise avant de frapper. Ou si on frappe pour le faire taire. Et tout ce qui travaille au ventre. De rage d’angoisse et d’envie d’en finir. Tout ce qui s’arrête dans la tête. Si encore des mots. Ou bien plus rien. Et si on pleure. Et si on le garde en main le couteau. Si on le glisse dans une poche. Si on se retourne vers le corps. Ce qu’on voit. Des arbustes autour. De l’herbe et du bitume. La façade grise du lycée des jeunes filles. Et le gars allongé. Celui qui va mourir pour un Gucci.

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