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Fév 07 2014

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Fratrie, par Philippe Aigrain

C’est au moment où je rédige ces lignes que je découvre (un peu honteux) l’activité professionnelle et le parcours de Philippe Aigrain (@balaitous), partenaire des Vases Communicants de ce mois de février, et nos nombreuses intersections. L’envie d’échanger avec lui venait jusqu’à présent plutôt de son atelier de bricolage littéraire (après la grande menuiserie de Nolween Euzen, c’est un début d’année à thème !) et de quelques tweets croisés, et comme elle était partagée… D’un même point de départ, relater un fait divers, chacun porté par une envie – ou par une obsession, nous vous proposons donc deux explorations très différentes, Philippe avec Fratrie, ci-dessous, et moi, dans son atelier de bricolage avec Patrons de café amers d’avoir servi à boire.

Ce texte est issu de ce qu’il est coutume d’appeler un fait divers. Il en reprend certains éléments qui ont été rendus publics et en modifie d’autres. Les pensées, dits et initiales des personnages sont pure fiction.

Fratrie

D’abord elle est partie, et maintenant il ne bouge plus. Elle n’a pas dit pourquoi elle partait. Pas à nous en tout cas. Elle est partie comme elle était là, sans rien dire, avec son air triste mais décidé. Ses gestes étaient toujours efficaces. Elle ne faisait jamais de détours pour aller de la table au lave-vaisselle. Le matin, tout était réglé, l’ordre de nos réveils, la liste des vérifications. Parfois, elle s’arrêtait, regardait l’un d’entre nous et le prenait dans ses bras. Puis elle est partie.

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 Maintenant, il ne bouge plus. J’ai essayé de soulever son bras mais il pèse des tonnes. Il est froid. Et il ne bouge vraiment pas, même pas son ventre. Est-ce que c’est ça être mort ? Il n’est pas parti, il est encore là et plus là en même temps. Je ne bouge pas, je ne crie pas. C’est comme quand on s’est cogné très fort, qu’on a la bouche ouverte et que le cri ne sort pas encore. Il est par terre allongé dans la cuisine. Je suis assise à côté, et je regarde ailleurs, parce que je commence à avoir peur. J’ai peur qu’il se réveille, maintenant. J’attends. Est-ce que c’est ça « veiller » ?

 * * *

 K. est revenu. Il a crié lui. Tout de suite après, il a dit qu’il ne fallait le dire à personne. Sinon, ils vont nous séparer. E. s’est mise à pleurer, elle n’a que 5 ans. Elle ne l’a pas vu, mais peut-être est-ce pire de l’imaginer. Je ne sais pas si elle pleure à cause de ça, ou parce qu’on va nous séparer. Je l’emmène dans le salon et je lui lis une histoire. Elle fait semblant d’écouter je crois, ce n’est pas l’histoire qui la console, c’est de poser sa tête contre mon bras.

 * * *

 Pendant plusieurs mois, il s’est occupé de nous. Il faisait tout, la cuisine, la lessive, nous aider pour les devoirs. En fait c’est nous qui l’aidions, mais il ne s’en rendait pas compte. Il avait si peur qu’on lui retire la garde. Je ne comprenais pas ce que cela voulait dire la garde. Il nous a dit que si on pensait qu’il ne s’occupait pas bien de nous, on lui retirerait la garde et nous irions dans des familles d’accueil.

 * * *

 Nous avons fini par nous endormir serrés les uns contre les autres sur le canapé. Nous nous sommes réveillés à l’heure habituelle. Je pensais à ce qu’il allait devenir, avec une peur qui me mangeait le ventre. J’ai aidé E. à s’habiller. Petit déjeuner de céréales, celles qu’il nous demandait de manger tous les matins. Nous avons accompagné E. à son école maternelle et avons continué sans rien dire jusqu’à la nôtre.

 * * *

 Ils sont venus me chercher dans la classe. Tout le monde me regardait. Les autres enfants croyaient peut-être qu’on m’emmenait en prison. Ils sont gentils, surtout la dame qui était venue à la maison. Ils nous ont ramené à la maison où E. était déjà avec une autre dame. C’est E. qui leur a parlé. Nous nous sommes regardés avec K. Je crois que lui aussi est soulagé. Il y a un médecin qui est là et qui dit que c’est une crise cardiaque et que c’est arrivé hier, comme si on ne le savait pas. Ils disent qu’il vont nous emmener manger et dormir dans un hôtel et prévenir des gens de notre famille. Je ne suis pas sûre qu’ils en trouvent. L’hôtel ce sera bien. Ils ne vont pas nous séparer, n’est-ce pas ?

 

Photo Kristobalite, Collégiale Saint-Michel et Saint-Gandolphe de Lautenbach, Licence CC-By-NC-ND

La liste des autres vases communicants de ce mois

Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.fr/ et François Morey http://vudubalcon.blogspot.fr/
Louise Imagine http://louiseimagine.me/#fd0/wordpress et Isabelle Pariente Butterlin http://www.auxbordsdesmondes.fr

Jan Doets http://lescosaquesdesfrontieres.com et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com

 

Lien Permanent pour cet article : http://christopherselac.com/fratrie-par-philippe-aigrain/

(1 commentaire)

  1. François le Niçois

    Le fait-divers est presque banal et le texte est terriblement poignant.

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