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Mar 01 2013

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Dernière minute encore, par Camille Philibert-Rossignol

Double vase pour mars, parce que je suis un peu étourdi (début d’année difficile). En parallèle donc du vase communicant avec Gilles Piazo (voir par ailleurs), voici un échange avec Camille Philibert-Rossignol, le deuxième déjà (souvenez-vous). Elle accueille chez elle mon texte, La plus noble conquête de l’homme.

 

Dernière minute encore

Sans alerte, dans ta vie elle a surgi. Sur l’instant, rien pour la qualifier sa violence. Pas même quelques syllabes surnageant pour la désigner. Ce soir, un claquement de porte qui bat dans le vide et qui t’achève. Un bain brûlant allait détendre ton corps lourd d’une journée banale. Avec de la mousse dans l’eau outremer… ça envahit la baignoire à ras, déborde en murmures…Eponger plus tard. Le shampooing tombe et flotte. Une blatte grise cachée derrière l’étagère file derrière le robinet. Tu fermes les yeux. Tu barbotes dans du chaud comme la mer des Fidji. Douce détente, ça devient tiède, tu cherches le bouchon du siphon et tire. L’eau s’engouffre. Dans le trou obscur, les 70 litres d’eau parfumée se vide dans des slurps. L’aspiration agrippe tes pieds. Tu glisses un peu. Les orteils sont coincés. Dans le tuyau craquant de partout, la peau se resserre, les articulations craquèlent, comprimé tu glisses encore, ta charpente massive obstrue la canalisation qui t’aveugle. Quelle nuit t’engouffre, est-ce tes derniers instants, où vas-tu déboucher ? Ton crâne se compresse et traverse une matière molle, oui la traverse, de l’eau boueuse plein les narines, tu es propulsé direct vers le haut, c’est ce qu’il te semble. Le froid t’enserre jusqu’au torse. A droite d’un hangar en tôle au milieux de champs, un chien tourne au bout d’une corde jusqu’à l’étranglement. Jappant, il délimite autour de lui un cercle de terre pelée. Petits yeux brillants, crocs blancs. Il revient à sa gamelle, lape l’eau puis la renverse. Elle dégouline en rigoles sinueuses jusqu’à une petite mare entourée d’herbes mal peignées, de fleurs de trèfles et de pissenlit. Une flaque marronasse aplatie sous des arbres tordus. Tu viens de disparaitre dans une canalisation et un chien se met à aboyer.

Lumière dorée, sable, bouts de bois flottés, tu émerges. Un roulement de tambour s’amplifie, tes tympans qui vibrent, une multitude de frottements sous la plante des pieds. Détaler à toute berzingue, genoux en dedans dans l’haleine salée de la mer, bondir plus loin, oublier quelques secondes les murs liquides mouvants. Pouce ! Réveille toi, c’est pas du jeu. Cap sur le bord de la plage. C’est ardu d’avancer avec toutes ces vagues, la lourde qui vient d’exploser sur ta nuque, la frémissante grisâtre qui se relève au loin, la verdâtre qui fait le dos rond quand tu frissonnes, une lointaine a l’imperceptible silhouette grondante dont le poids se pressent au courant visqueux dans les reins. Juste le temps de te retourner, les jambes s’entrechoquent, courir dans l’eau, tu ralentis, de filandreuses tentacules frôlent tes chevilles, tes mains plongent vers le fond pour t’en dépêtrer. Renoncer à l’océan, la plage est où ? La longue bande de sable blanc n’est plus visible entre les rouleaux, chair de poule, te remettre à courir en forçant sur les genoux pour sortir du liquide. Tu t’assèches de l’intérieur pendant qu’une barre de vagues surgit de l’horizon jauni, progresse dans une ritournelle de fracas. Cœur enfoncé autant que pieds emballés. Tu glisses, les algues, courir encore vers le sable, mains en avant. Tes genoux s’entrechoquent dans l’aspiration du reflux. Dans le fond, ça se rétracte ou vacille, ton estomac gargouille. Les aboiements n’ont pas cessé ni baissé en intensité. Une famille de ragondins nagent dans un eau aussi sombre que leur pelage. La mare est leur océan. Le ciel très bleu, ou nuageux, l’orage arrive vite. Le garçon s’accroupit sous un arbre et lance des cailloux dans l’eau boueuse.

La limite blanche du rivage est plus distante, l’écume qui borde la plage s’enfuit à la vitesse d’un cheval au galop. Tu tangues. Dans le grondement, tu cries : Pas du jeu. Tu as avancé, logiquement tu devrait déjà être arrivé sur du sec. Tes doigts de pieds plantés en griffes dans une base molle. Tes jambes devraient s’élever avec légèreté, pas etre engluées dans ces foutus courants. Où te réfugier. Comment dégager, mais ça n’empêche pas de regarder derrière, vaut mieux prévenir que s’engloutir, tu commences à tourner la tête. Une dizaine de seconde avant de la voir, tu l’entends. Son flasque craquement qui se déplie avec la rondeur d’un accord majeur, parfum de moisi, afflux d’algues poisseuses qui frôlent les mollets. La vague s’écrase, dans la poitrine, explosion argentée. Rien ne vaut l’eau qui stagne as-tu le temps de penser avant que tout disparaisse à nouveau dans l’ombre de la prochaine déferlante. Très loin, un miroir d’eau sombre où se reflètent les feuilles des platanes et la tête ronde du garçon. Herbes flottantes sous la surface, mousses croupies et têtards qui affleurent, il plonge ses mains dans la mare pour les attraper… Une libellule stagne en hélicoptère de survie. Comment ne jamais oublier les multiples moirés de sa légèreté ? Un courant boueux glisse entre ses doigts grassouillets, il part prendre un sceau pour attraper les têtards, contourne le chien, rêve de les observer jusqu’à leurs transformations en grenouilles. Elles s’echapperont du sceau pour troubler l’eau qui dort.

Tranchant de l’instant où, déployant ses tonnes d’eau sans hâte, la vague sculpte sa courbe, s’épaissit, s’élève, elle arrive. Te surplombe, retombe, chape qui se déverse. T’écrase. Vif. Plus d’oxygène dans tes narines…Déploiement d’une immense bouche d’écume, la tienne s’ouvre pareil. Lampée d’océan, tes genoux raclent le fond irrégulier, piqure du sel dans l’œsophage.A genoux, assommé, la bête ne prend pas le temps de t’achever, juste te chopper entre ses murs aquatiques qui s’effondrant broient ton crâne. Planquée des fins fonds, venue d’on ne sait où, la vague t’a retrouvé. L’engloutissement replie ses ailes. Si jamais tu avais cru pouvoir goûter encore à la plage, être allongé comme d’autres sur une serviette éponge, retarder le moment de se jeter à l’eau car ses remous t’hypnotisent, oublie. La broyeuse t’est tombée dessus, tes tripes s’emmêlent. Gorge asséchée qui ne peut plus déglutir. Rétractée, langue qui hurle silence. Peau tendue qui craque, déversant des laves suintantes. Epaules qui se hissent pour protéger tes oreilles. Cou s’affaissant parce que l’ancienne peau ne peut plus. Cage thoracique pétrifiée. Cloué net et aucune articulation qui ne bouge. Quelques misérables sursauts, en apnée, tu vomis pendant qu’un liquide piquant coule le long des jambes. Elle ne se suffira pas de ta carcasse. Tremblements suffocations uppercuts te creusent au plexus. Le cœur va basculer. Ça broie dans la poitrine. Que s’arrêtent ses battements. Qui cautériserai la brèche qui n’arrête pas de se creuser le long du tube digestif ? Alors que certains têtards sont arrives a l’âge adulte, six exactement qui viennent de plonger sous le vieux saule. Les yeux du garçon s’illuminent.

 

Le cœur tangue et se disloque. Tu bascules, personne ne te regardera plus dans les yeux, on ne te serrera plus la main, se contentant de te saluer par des mouvements tremblés. Ta dépouille ne rassasiera pas ses mâchoires, pas assez encore payé de douleur si c’est une conjuration. Perdition enclenchée. S’extirper de l’insaisissable glaciation c’est pas au programme, tu le réaliseras plus tard. Aspirée par l’imperturbable étreinte, ta chair erre sous ta peau. Sang, bile, lymphe refluent, aspirés par l’inlassable essorage. Des microfissures apparaissent dans tes cellules, une après une en surchauffe, elles se vrillent. Hors de la chair siphonnée, ton esprit se recroqueville, devient un point, un grain, un rien. Ton corps de sédiments survivra sans toi. Quand ton œil gauche s’ouvre dans un bouillon, des bulles, un éclat écarlate clignote vers le ciel. Coup de talon, réflexe hasardeux, et tu te propulses vers le haut comme un batracien. Sans cesse appuyer sur la plante des pieds pour ne plus être choppé et repartir vers les profondeurs. Contre l’aspiration de chaque reflux, tu luttes. Du bouillon sortir. Tu tends les bras devant pour amortir les vagues de tes doigts écartés. Dans les tourbillons flasques, de saut en avant en tremblement, t’extirperas des vagues sans que ralentisse le débit dans tes veines. Tu progresseras lentement vers une plage déserte, rêvant de passer tes mains sur tes paupières pour enlever le mélange de boue et de sable collé aux paupières. Recouvrant les aboiements sourds d’un chien tirant avec forces sur sa corde pour chopper un ragondin, des tonnes mugissantes d’eau salée préparent leurs prochaines charges, brassent coquillages tranchants, méduses et canettes vides. Une nappe de nuages assombris se déploiera à l’horizon et ça deviendra presque encourageant. Tu flageoleras quand du stable sous tes pas. Démarche lente, jambes écartées. Un air vivifiant irriguera à nouveau ta carcasse. Tu chantonneras. Tu retourneras chez toi. Quel soulagement. Tu veux prendre ta masse, celle qui t’a servi il y a deux mois à casser le placoplâtre de la salle de bain, tu vas serrer son manche, tu iras à la salle de bain pour exploser la baignoire, la réduire en miettes. Encore faudrait-il qu’a l’extrémité de tes bras, il y reste quelque chose. Ou tu rêveras de retourner a la mare pour porter un sceau lourd d’eau boueuse où tournicotent quelques têtards. Encore faudrait-il que tes mains soient encore là.

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